Dans un paysage audiovisuel mondialisé dominé par l’anglais, le plurilinguisme filmique constitue un lieu stratégique d’interrogation des hiérarchies linguistiques contemporaines. Cet article propose d’analyser la pluralité des langues à l’écran non comme un simple effet de réalisme socioculturel, mais comme un dispositif structurant à la fois esthétique, cognitif et épistémologique. À partir d’un corpus comparatif de films maghrébins et africains contemporains, l’étude montre que l’intégration de langues historiquement minorées — arabe dialectal, amazighe, wolof, igbo — opère un double déplacement : elle rend visibles les rapports de pouvoir inscrits dans l’économie symbolique des langues et transforme l’expérience spectatorielle par un décentrement attentionnel et interprétatif.
En mobilisant les apports croisés de la sociolinguistique critique, des études cinématographiques et des théories de l’injustice épistémique, l’article soutient que le cinéma plurilingue agit comme un laboratoire de justice cognitive. L’exposition à des idiomes non hégémoniques ne se limite pas à diversifier la bande sonore : elle produit une friction herméneutique qui met en crise l’illusion de transparence linguistique et révèle la dimension située du savoir. Ainsi, le plurilinguisme filmique participe à une reconfiguration symbolique des légitimités cognitives et ouvre un espace critique où se redéfinissent les rapports entre langue, pouvoir et production du sens.