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Le mouvement étudiant et la question des langues en Algérie (1962-1965) : à propos d’un épisode méconnu de l’histoire de l’UGEMA-UNEA

Type de record:

paper
Créateur:
Yas
Éditeur:
Ope
Hôte:
En Algérie en 1963, un an après la disparition de la chaire de berbère dans le naufrage de l’Université coloniale, des revendications estudiantines portant sur le « développement de la langue kabyle » et la « création d’un institut d’enseignement du berbère » ont connu un destin éphémère. Formulées en commission du Ve congrès de l’Union générale des étudiants musulmans algériens, elles ont été aussitôt abandonnées sans jamais être soumises à la plénière.En reconstituant cet épisode obscur à la lumière de plusieurs sources, dont des témoignages d’acteurs, cet article explore l’attitude du mouvement étudiant dans l’immédiate postindépendance (1962-1965) sur la question des langues berbères, parlées par un cinquième de la population mais qui ne jouissaient alors d’aucun statut juridique. Il étudie plus généralement les positions de ce mouvement sur le problème linguistique en Algérie dans un contexte où la promotion de la « langue nationale », l’arabe, devait compter avec un début de remise en cause de l’unanimité arabo-islamique qu’avait imposée le besoin d’union contre l’occupant français.Nous posons que l’enterrement de ces propositions favorables aux langues berbères doit être interprété en tenant compte à la fois de la doctrine culturelle du Parti communiste algérien (PCA), alors prépondérant au sein de l’encadrement de l’UGEMA, et de son attitude générale à l’égard du régime de Ahmed Ben Bella. Tout en plaidant en faveur de la promotion-modernisation de l’arabe, le PCA préconisait de sauvegarder non seulement le français mais aussi le kabyle, les menaces régionalistes ayant été écartées selon lui avec l’accession à l’indépendance. Héritée de l’époque où il considérait l’Algérie comme une grande mosaïque ethnoculturelle, sa bienveillance envers les langues natales était, cependant, confrontée aux nécessités de son soutien au régime, qui suspectait la revendication de reconnaissance de la berbérophonie de cacher un projet de division de nation. Le soutien du PCA à Ahmed Ben Bella, qui allait jusqu’au vœu de se dissoudre dans un grand parti unique révolutionnaire, prolongeait son rapprochement des nationalistes radicaux commencé à la fin des années 1940 et radicalisé pendant la Guerre de libération (1954-1962). Il s’est manifesté sous différentes formes dans les rangs de l’UGEMA, passée sous influence communiste dès début 1963. Cette organisation adhérait au Programme du FLN, érigé en 1962 en parti unique, et mobilisait les étudiants pour appuyer les initiatives du gouvernement (autogestion, nationalisations, etc.), notamment par des campagnes de volontariat. En échange, son autonomie organique du FLN était globalement tolérée, et on lui prodiguait subventions et aides logistiques.L’enterrement au Ve congrès de l’UGEMA de propositions favorables aux langues berbères porterait ainsi la marque de cette alliance des communistes avec Ahmed Ben Bella. L’ouverture sur le multilinguisme des cadres communistes de cette organisation aurait été contrariée par les engagements du PCA envers le régime. Intervenue en pleins déchirements du mouvement étudiant sur le rythme et les priorités de l’arabisation, cette dérobade aurait été facilitée par un autre facteur : dans l’Algérie de la prime indépendance, le statut mineur des langues non écrites passait pour un fait allant de soi, si bien que leur reconnaissance n’était revendiquée que par quelques intellectuels. De ce point de vue, l’étouffement de ces propositions avant qu’elles ne parviennent à la plénière du Ve congrès ne gâtait pas une certaine harmonie entre les communistes et le régime sur le problème linguistique. Centrées sur une promotion-modernisation de l’arabe qui ne sacrifie pas la francophonie, les positons du PCA dans ce domaine correspondaient à la politique des langues officielle. Celle-ci, malgré les professions de foi arabistes d’Ahmed Ben Bella, œuvrait objectivement non pas à la défrancisation de l’État et de la société mais à leur bilingualisation par une promotion mesurée de l’arabe.En contextualisant le plus exhaustivement possible un mini-épisode méconnu du Ve congrès de l’UGEMA – et en éclairant, à travers cet épisode les positions de cette organisation sur la question linguistique –, cet article souligne l’importance des débats culturels à l’université pour une meilleure connaissance à la fois de l’histoire du mouvement étudiant algérien et de celle de la revendication berbère en Algérie.