International audience
Cette communication présente l’architecture méthodologique du projet ERC BANG consacré à l’histoire linguistique de l’Afrique de l’Ouest intérieure, et en particulier de la région de Bandiagara. Elle met l’accent sur le rôle de la typologie dans la formation des hypothèses généalogiques et dans l’identification de strates de contact anciennes. Nous présentons une série d’axes complémentaires, chacun illustré par un cas d’étude ciblé, conçus comme des résultats méthodologiques en cours plutôt que comme des conclusions définitives.Éthique et co-construction de la rechercheLa question éthique est, depuis des décennies, interrogée en sciences du langage par des disciplines comme l’anthropologie, la sociologie et la sociolinguistique. Tout au long des travaux menés sur le terrain dans le cadre du projet BANG, elle s’est imposée à nous tant dans nos relations avec les membres des communautés partenaires que dans nos propres pratiques de recherche. Elle apparaît ainsi comme une dimension réflexive centrale de la méthodologie, influençant la manière dont les connaissances produites doivent être envisagées dans un cadre de collaboration impliquant également des collègues rattachés à des institutions universitaires des pays dits du Sud global. Cette réflexion est fondamentale pour promouvoir l’équité et de bonnes pratiques de recherche.Préparation et évaluation communautaire des donnéesCet axe porte sur l’évaluation des données linguistiques à partir des représentations et catégories mobilisées au sein des communautés concernées. Dans l’aire dogon, l’idéologie selon laquelle une ethnie correspondrait à une langue demeure particulièrement prégnante et s’exprime à travers des discours affirmant l’existence d’une langue dogon unique, les autres variétés étant reléguées au statut de dialectes. Cette logique d’homogénéisation a notamment conduit à la promotion du dɔgɔsɔ (terme néologique signifiant « langue dogon »), calqué sur le parler de Sangha, comme langue dogon de référence, ainsi qu’à la marginalisation d’autres variétés perçues comme incompatibles avec la cohésion ethnique.Les résultats de la recherche linguistique, qui mettent en évidence une diversité interne importante, sont souvent difficiles à faire accepter et peuvent susciter de fortes tensions identitaires, en particulier lorsqu’ils entrent en contradiction avec les récits d’origine issus de la tradition orale. Du côté académique, le souci de rigueur scientifique conduit fréquemment à minimiser les enjeux sociaux et les effets communautaires des classifications linguistiques. Cet axe propose de considérer la prise en compte des attentes, des discours et des savoirs locaux comme un résultat méthodologique en soi, structurant la collecte, la catégorisation et l’interprétation des données.Développement algorithmique et structuration des donnéesAfin de permettre l’analyse de larges ensembles lexicaux tout en respectant les propriétés propres à chaque langue, nous avons adopté une approche progressive de structuration des données, combinée à des méthodes computationnelles d’apprentissage itératif pour la détection de cognats probables. La préparation des données intègre des interventions successives fondées sur des connaissances linguistiques fines, tandis que les algorithmes, initialement non supervisés, sont ajustés à partir de retours humains. Cette articulation constitue un résultat méthodologique central du projet.Reconstruction historique et scénarios concurrentsL’évaluation des relations phylogénétiques dans la région de Bandiagara et, plus largement, en Afrique de l’Ouest demeure à un stade préliminaire. De nombreuses familles linguistiques nécessitent encore une analyse approfondie des régularités phonologiques, morphologiques et syntaxiques permettant de distinguer héritage et emprunt à l’aide de méthodes falsifiables. Dans ce contexte, la formulation d’hypothèses intermédiaires, fondées notamment sur des approches typologiques paramétrées, constitue une étape méthodologique nécessaire.Typologie comme outil de formation des hypothèses généalogiquesCet axe examine la manière dont le profil typologique du bangimé peut contribuer à l’évaluation de ses relations possibles avec des langues appartenant à d’autres familles africaines. Bien que la typologie ne constitue pas une preuve généalogique en soi, certains paramètres structuraux distinguent nettement le bangimé des langues voisines et invitent à formuler des hypothèses généalogiques exploratoires, nécessitant une contextualisation historique fine.Strates de contact et négationDans le prolongement direct des travaux d’Aurore Montébran, cet axe considère la négation comme un indice privilégié de stratification historique. L’analyse des systèmes négatifs permet d’explorer la superposition de couches de contact et de mieux distinguer héritage, diffusion et innovation grammaticale.Corpus audio bangimé et contraintes méthodologiquesPlusieurs axes du projet s’appuient sur l’analyse d’un corpus oral bangimé, mobilisé comme support méthodologique transversal. La constitution, la segmentation et l’annotation de ce corpus conditionnent l’accès aux phénomènes grammaticaux et typologiques, et jouent un rôle déterminant dans la visibilité de certaines structures linguistiques.Archéo-linguistique et perspectives généalogiquesCet axe développe une démarche archéo-linguistique fondée sur l’identification et l’analyse de lexèmes « datables », notamment les termes désignant des plantes et des animaux domestiqués. Il présente les étapes méthodologiques permettant de mettre en relation données linguistiques et chronologies culturelles issues de la littérature archéologique, biologique et historique. L’objectif est de formuler des hypothèses généalogiques exploratoires à partir de la convergence de plusieurs études de cas indépendantes, sans présupposer de filiation directe.ConclusionPris ensemble, ces axes montrent comment une approche que l’on peut qualifier de typologie pour la généalogie permet de formuler et de tester des hypothèses historiques dans des contextes où la méthode comparative seule demeure insuffisante. Cette démarche collective s’inscrit dans le prolongement direct de l’héritage scientifique d’Aurore Montébran, pour qui l’analyse typologique, et en particulier celle de la négation, constituait un point d’entrée privilégié vers l’histoire des langues.